Introduction
Depuis une dizaine d’années, les grandes capitales africaines connaissent une véritable mutation urbaine. À Abidjan, Dakar, Lagos, Nairobi ou Addis-Abeba, les immeubles de grande hauteur (IGH), communément appelés gratte-ciel, commencent à redessiner le paysage urbain. Ces constructions symbolisent le dynamisme économique, l’ouverture au monde et la modernité des villes africaines.
Cependant, derrière ces prouesses architecturales se cache une question cruciale et trop souvent négligée : la sécurité incendie. Un incendie dans un immeuble de dix, vingt, trente ou quarante étages ne se gère pas comme dans un bâtiment classique. Évacuation, désenfumage, accès pompiers, alimentation en eau, systèmes d’alarme : tout doit être pensé à l’échelle de la hauteur.
Alors que les gratte-ciel se multiplient, une interrogation majeure s’impose : les réglementations incendie en Afrique sont-elles adaptées à cette nouvelle réalité ?
Pourquoi les gratte-ciel posent un défi particulier en matière d’incendie ?
Contrairement à un bâtiment traditionnel, un IGH impose des contraintes techniques spécifiques :
- Évacuation verticale : plus un bâtiment est haut, plus l’évacuation des occupants devient complexe. Les ascenseurs sont inutilisables en cas d’incendie, ce qui oblige à prévoir des escaliers protégés, pressurisés et dimensionnés pour accueillir un grand flux de personnes.
- Accès des pompiers : les échelles classiques atteignent rarement plus de 30 mètres. Pour intervenir au 20ᵉ ou 30ᵉ étage, les sapeurs-pompiers ont besoin d’ascenseurs spécifiques, de colonnes sèches et d’une alimentation en eau à chaque palier.
- Désenfumage : la fumée, première cause de mortalité en incendie, circule rapidement dans les gaines techniques. Le désenfumage mécanique devient indispensable pour éviter l’asphyxie des occupants.
- Approvisionnement en eau : il faut prévoir des réservoirs et surpresseurs capables d’alimenter des systèmes sprinkler et des bouches d’incendie à des hauteurs dépassant 100 mètres.
- Durée d’intervention : plus le bâtiment est haut, plus l’évacuation est longue et plus l’intervention des secours est retardée. La prévention devient donc la première arme.
Ces spécificités expliquent pourquoi les pays développés ont mis en place des réglementations très strictes dédiées aux IGH.
L’exemple des pays développés : un cadre réglementaire strict
En Europe et en Amérique du Nord, la réglementation relative aux IGH est ancienne et très codifiée :
- En France, un règlement spécifique aux IGH existe depuis 1977. Il définit des exigences en matière de compartimentage, d’évacuation, d’ascenseurs pompiers, de désenfumage et de résistance au feu des structures.
- Aux États-Unis, la référence est la NFPA 101 (Life Safety Code) et la NFPA 5000, qui imposent des critères précis selon la hauteur, l’usage (ERP, bureaux, hôpitaux) et le nombre d’occupants.
- À l’échelle internationale, l’International Building Code (IBC) est adopté ou adapté par plusieurs pays.
Dans ces contextes, un gratte-ciel ne peut être ouvert au public sans l’approbation des autorités compétentes, souvent après des tests grandeur nature (exercices d’évacuation, vérification des systèmes de sécurité incendie, inspections régulières).
Qu’en est-il en Afrique ?
La situation est contrastée :
- Afrique du Nord : le Maroc et la Tunisie disposent de réglementations relativement avancées, avec l’implication obligatoire de la Protection civile avant l’ouverture au public.
- Afrique de l’Ouest : la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Nigéria ont intégré des exigences incendie dans leurs codes du bâtiment, mais leur application reste inégale selon les villes et les projets.
- Afrique de l’Est : le Kenya dispose de règles imposant une évaluation des risques incendie et la mise en place de systèmes de prévention.
- Afrique australe : l’Afrique du Sud possède un des codes les plus aboutis du continent, inspiré des standards internationaux.
Le problème majeur réside moins dans l’existence des textes que dans leur application effective, leur contrôle et la maintenance des installations une fois le bâtiment livré.
Les risques d’un déficit réglementaire
L’absence de réglementation adaptée aux gratte-ciel, ou son application partielle, comporte plusieurs risques :
- Risque humain : évacuations impossibles, fumées mortelles, intervention tardive des pompiers → des centaines de vies peuvent être perdues en quelques minutes.
- Risque économique : un incendie majeur peut ruiner un projet immobilier, dissuader les investisseurs et détruire des années de développement.
- Risque d’image : les grandes villes africaines cherchent à se positionner comme hubs internationaux. Un drame dans un gratte-ciel mal préparé aurait un impact négatif durable.
- Risque juridique et assurantiel : sans respect des normes, les assurances refusent souvent de couvrir les sinistres, laissant les promoteurs et exploitants seuls face aux pertes.
Que peuvent anticiper les acteurs de la construction en Afrique ?
Face à ces enjeux, plusieurs actions sont possibles dès la conception :
- Inclure la sécurité incendie dès l’avant-projet et non comme une contrainte de dernière minute.
- Consulter les pompiers et services de protection civile dès la conception pour valider les choix architecturaux et techniques.
- Adopter des normes internationales reconnues (NFPA, IBC, EN 54, ISO 7240, ISO 7010) comme référence minimale.
- Former le personnel des bâtiments à la prévention, à l’utilisation des moyens de secours et à l’évacuation.
- Planifier des exercices réguliers avec les usagers pour tester la réactivité et corriger les failles.
- Mettre en place une maintenance rigoureuse des systèmes de sécurité (détection, désenfumage, colonnes sèches, sprinklers).
Conclusion : construire haut, mais surtout construire sûr
L’Afrique entre dans une nouvelle ère architecturale. Les gratte-ciel, symboles de modernité et de prospérité, se multiplient. Mais la hauteur ne doit pas être synonyme de vulnérabilité.
Sans une réglementation incendie stricte et appliquée, les tours africaines risquent de devenir des pièges en cas de sinistre. À l’inverse, en adoptant les meilleures pratiques internationales et en impliquant systématiquement les services d’incendie, les villes africaines peuvent devenir des modèles de sécurité et d’innovation.
Le message aux décideurs est clair : chaque gratte-ciel doit être conçu comme une forteresse de sécurité incendie. Prévenir aujourd’hui, c’est sauver des vies demain.
Références
1. Afrique du Sud – SANS 10400-T (Protection incendie)
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SANS 10400-T : application du National Building Regulations – partie T (Fire Protection) (2023-05 PDF) ndlambe.gov.za
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SANS 10400 Part T – Fire protection (Explications et découpage du code) Curventsans10400.co.za
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SANS 10400-T:2024 (édition 5.00) – validée en février 2024 Scribd
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Guide complet sur la conformité incendie en Afrique du Sud (6 mois) – mentionne SANS 10400-T, 10287, 10139, 10105-1 eastrandfire.co.za
2. Normes internationales – NFPA / IBC / Life Safety Code
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High-Rise Building Safety – NFPA (principes de plan d’évacuation et exercices) nfpa.org
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International Fire Code (IFC 2018) – plan de sécurité et évacuation pour buildings de grande hauteur (Section 403.11.2) codes.iccsafe.org
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Life Safety Code (NFPA 101) – code nord-américain de protection des vies, largement utilisé Wikipédia
3. Règles spécifiques aux IGH & évacuation
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NFPA – Basics of Means of Egress Arrangement (éclairage des principes de dégagement) nfpa.org
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High-rise Evacuation Strategy? Shelter-in-Place (zones de refuge, communication d’urgence) Facilitiesnet
4. Exemples / discussions techniques IBC / sortie
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Forum Eng-Tips – règles IBC pour voies d’évacuation, occupant load, etc. Eng-Tips
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Reddit – systèmes d’évacuation partielle et obligations IBC / NFPA Reddit
5. Études scientifiques (évacuation en hauteurs extrêmes)